Au premier siècle de l’Hégire, l’Imam Houssayn a initié un mouvement dont l’impact résonne encore puissamment dans nos vies aujourd’hui. Sa mission a été un succès absolu. Certes, au sens purement apparent, il a perdu une bataille matérielle : il a été tué, ses compagnons ont été massacrés, et ses femmes et ses enfants ont été emmenés en captivité. Pourtant, sur le plan de la réalité spirituelle et historique, sa révolution est une victoire éclatante.
C’est précisément parce que ce mouvement possède une force et un impact immenses qu’il est constamment exposé au risque d’être déformé. Comme je l’ai expliqué les nuits précédentes, ces déformations se divisent en trois catégories :
1. Les déformations dans le Azadari (nos rituels de deuil)
2. Les déformations dans la transmission historique du récit
3. Les déformations dans la compréhension profonde du message et de la mission d’Aba Abdillah (le cœur de notre sujet d’aujourd’hui)
Si j’insiste autant sur la manière dont l’histoire nous est transmise, c’est pour que nous comprenions son rôle exact dans notre cheminement religieux. L’histoire brute ne suffit pas ; il faut savoir l’interpréter correctement. Une mauvaise lecture historique conduit inévitablement à contresens sur l’intention profonde des Ahloul Bayt (a) et sur les objectifs de leurs actions.
En réalité, l’histoire est un sujet secondaire. Les sciences primaires sont le Aqaid (la théologie et les croyances), l’étude du Qour’an, la science du Hadith et les analyses intellectuelles. Ce sont ces fondements théologiques et rationnels qui nous éclairent et nous permettent de décoder l’histoire de manière juste.
C’est pour cette raison qu’il est capital de recevoir cette histoire de la bouche d’Oulamas (savants) fiables. Ayant une vision globale, complète et rigoureuse de l’Islam, ils sauront interpréter les événements historiques en parfaite conformité avec l’esprit de notre religion.
Une mauvaise interprétation de la mission d’Aba Abdillah mène à des rituels ou à des comportements erronés qui contredisent les principes islamiques profonds. Certains croient, à tort, que l’objectif ultime de l’Imam Houssayn était simplement de faire pleurer les croyants, plaçant ainsi le Azadari et les larmes au centre absolu de la religion. C’est une grave erreur de perspective. L’Imam Houssayn ne s’est pas sacrifié pour que nous pleurions pour lui ; nous pleurons pour lui parce qu’il s’est sacrifié. L’Imam avait un but précis, qu’il a lui-même formulé : raviver la Sounnah du Prophète et sauver l’Islam alors que la religion était effacée par un gouvernement tyrannique qui se prétendait calife tout en agissant contre les lois divines. Le Azadari et les larmes sont des moyens extraordinaires pour protéger, propager et garder ce message vivant, mais ils ne doivent jamais occulter les obligations de l’Islam.
Prenons l’exemple d’un père de famille qui traverse de lourdes difficultés financières toute l’année, imposant une pression étouffante à son épouse et ses enfants. Si, au moment de l’Arbaïne, il dépense soudainement toutes ses économies pour partir en Ziyarat en laissant les siens dans le besoin, sa démarche est incohérente. L’Imam Houssayn, qui nous ordonne de prendre soin de nos familles, lui dirait face à son sanctuaire : « Tu n’as rien à faire ici si ta famille souffre de ton absence de responsabilité. »
De même, une mère de famille qui s’investit bénévolement du matin au soir dans l’organisation des majalis (parfois deux à trois séances par jour) pendant les périodes de deuil, au point de délaisser totalement son foyer. Si son mari ne la voit plus, si ses enfants se plaignent de son absence constante et qu’elle finit par s’emporter contre eux par épuisement, il y a une profonde contradiction. Se mettre en colère contre ses enfants « par amour pour l’Imam Houssayn » n’a aucun sens.
Nous ne pouvons pas sacrifier les lois de l’Islam au nom du Azadari, alors que l’Imam s’est sacrifié pour préserver ces mêmes lois. Nous devons impérativement trouver un juste équilibre entre nos responsabilités familiales, professionnelles, communautaires et nos pratiques de deuil.
Nous lisons l’histoire pour y trouver des modèles de vie. Cependant, le récit historique nous parvient souvent par morceaux épars. Sans une solide culture islamique, nous risquons de construire une image unidimensionnelle et faussée de nos guides spirituels.
Pour beaucoup, l’image de l’Imam Ali se résume aux batailles de Badr, de Khandaq ou de Khaybar. On ne voit en lui que l’homme à l’épée. Mais Amir al-Mouminine était bien plus que cela : il était un père humble qui jouait avec ses enfants, un époux attentionné qui aidait sa femme aux tâches ménagères, un serviteur dévot absorbé par la prière, et un guide qui savait maîtriser une colère légitime en s’isolant pour se calmer avant de revenir. Si nos jeunes ne retiennent que l’image du guerrier, ils transformeront leur langue ou leurs mains en épées sur leurs propres « champs de bataille » quotidiens (la famille, le travail, la mosquée). À l’inverse, si l’on comprend mal son détachement du monde et sa pauvreté matérielle sans en saisir le contexte, certains jeunes perdront toute ambition et toute force sous prétexte de piété, devenant faibles et passifs.
L’histoire nous dépeint souvent Hazrat Abbas uniquement comme un guerrier colossal qui protège les tentes et ramène de l’eau. C’est vrai, mais la Ziyarat nous donne sa véritable définition : « Assalamou alaika ayyouhal abd al-salih » (Paix sur vous, ô serviteur vertueux). Abbas est avant tout un serviteur exemplaire, défini par sa soumission et son obéissance absolue à Allah, au Prophète et aux Imams successifs qu’il a côtoyés. L’Imam Ja’far Sadiq (a) disait de lui qu’il possédait une clairvoyance (bassirah) transperçante et une foi inébranlable. S’il s’est battu ou s’il est allé chercher de l’eau, ce n’était pas par élan personnel, mais parce que son Imam le lui demandait à ce moment précis.
S’inspirer de H. Abbas (a) ou de S. Zaynab (a) ne signifie pas chercher un affrontement physique, car nous ne sommes pas sur un champ de bataille militaire. Aujourd’hui, notre courage se déploie dans la vie courante :
• Le courage, c’est savoir dire non à un ami qui vous invite dans un endroit où l’on consomme de la nourriture ou des boissons haram.
• Le courage, c’est trouver la force de rompre une relation affective haram en écrivant fermement à l’autre : « Je veux changer de vie et arrêter cette relation pour plaire à Dieu. »
• Le courage, c’est porter et assumer son hijab avec dignité dans un environnement hostile où les regards sont lourds et incompréhensifs.
Masseb
Ce soir, mon cœur balance : devons-nous pleurer sur le destin de Abbas, ou sur la douleur d’Oumm al-Banine, cette mère exemplaire qui a consacré sa vie à l’éducation de ses quatre fils dans le seul but de les offrir un jour en sacrifice pour leur Imam ? Quelle fierté et quel accomplissement pour elle.
C’est le jour d’Ashoura. L’atmosphère est étouffante. Les compagnons sont tombés, les jeunes adolescents et les hommes de la famille de l’Imam (a) ont tous été tués. Les enfants pleurent, dévorés par une soif insoutenable.
H. Abbas (a) ne peut plus supporter les cris des enfants. Il demande la permission à l’Imam Houssayn et s’élance vers l’Euphrate. Un grand nombre d’ennemis bloque l’accès au fleuve. Abbas (a) charge avec une ferveur héroïque, brise les lignes adverses, élimine des dizaines de soldats et parvient enfin jusqu’à l’eau.
Il remplit la gourde (mashq), fait demi-tour et fonce vers les tentes. Comprenant son intention, l’armée ennemie l’encercle de toutes parts pour lui barrer la route. Abbas (a) se bat comme un lion, jusqu’au moment où un coup terrible s’abat sur son flanc droit, lui tranchant le bras droit.
Malgré la douleur indicible, il s’écrie : « Par Allah ! Même si vous coupez ma main droite, je défendrai éternellement ma religion et mon Imam ! »
Il saisit la gourde de la main gauche et la place sur son épaule. Mais un autre assaillant surgit et lui coupe le bras gauche. Privé de ses deux membres, Abbas refuse de renoncer : il saisit la sangle de la gourde entre ses dents, déterminé à ramener cette eau aux enfants de Houssayn.
C’est alors qu’une flèche fatale vient transpercer la gourde. L’eau se déverse intégralement sur le sable brûlant de Karbala. Avec cette eau qui coule, c’est tout l’espoir des enfants assoiffés qui s’effondre. H. Abbas s’arrête ; il n’a plus aucune raison de rejoindre les tentes.
Une seconde flèche vient alors frapper sa poitrine, le déséquilibrant. Sans bras pour amortir sa chute, Abbas s’effondre lourdement de son cheval sur le sol de Karbala. Dans un ultime souffle, il s’écrie : « Ô mon maître Houssayn, venez à mon secours ! »
En entendant cet appel, l’Imam Houssayn se précipite vers la rive et, découvrant le corps mutilé de son frère, s’effondre en s’exclamant : « À présent, mon dos est brisé et mes espoirs se sont envolées. »
Compte-rendu réalisé par l’équipe Shia974 🏴