La mission d’Aba Abdillah al-Houssayn est aujourd’hui préservée à travers les majalis et le Azadari. Pourtant, cet héritage est en danger. D’un côté, un ennemi invisible cherche à affaiblir notre attachement à l’Imam (a) en semant le doute ; de l’autre, certains rituels, bien que pratiqués avec une excellente intention par les croyants, risquent de dénaturer le message originel. Il est donc crucial d’analyser notre manière de faire le Azadari pour écarter les déformations et se recentrer sur l’essentiel.

Il faut être lucide : à notre époque, le mimbar a perdu le monopole de l’éducation islamique. Avec les réseaux sociaux, les esprits sont exposés à un flux continu d’informations qui génère des doutes. Le masjid est désormais en concurrence directe avec des plateformes comme YouTube, qui propagent parfois des idées totalement erronées.

Pour illustrer ce phénomène, je m’appuie sur un domaine qui est au cœur de mes propres études depuis quatre ou cinq ans : les études islamiques en Occident.
Mon directeur de recherche a consacré sa thèse de doctorat à l’analyse de la figure de l’Imam Mahdi dans le monde occidental. Dans l’un de ses articles, il a répertorié les chercheurs travaillant sur le concept de Mahdaviat (le messianisme chiite) au sein des universités occidentales au cours des vingt dernières années. Le constat est impressionnant, le sujet mobilise une centaine de professeurs à travers le monde : 41 Américains, 21 Israéliens, 18 Allemands, 11 Anglais, 6 Français, 4 Canadiens, 3 Espagnols, 2 Italiens, 1 Norvégien, 1 Hollandais, 1 Danois.
Pendant que notre Hawza (séminaire religieux) et nos savants s’efforcent de propager fidèlement le message d’Aba Abdillah, ce mouvement académique massif étudie notre religion sous un angle biaisé. Leurs conclusions sont diffusées à grande échelle à travers des ateliers, des conférences et des cours souvent gratuits sur YouTube.
Nos professeurs à la Hawza nous mettent en garde : si nous ne réagissons pas, la source de référence religieuse d’ici quelques décennies ne sera plus nos séminaires, mais les universités occidentales.
C’est pourquoi la Hawza déploie aujourd’hui un effort considérable pour analyser ces travaux et répondre aux doutes qu’ils instillent. Pour ma propre thèse de Master, j’ai étudié le travail d’un chercheur basé en Angleterre qui analysait le rôle de Cheikh Sadouq dans la formation du chiisme. Sa thèse avance que le chiisme n’existait pas au temps du Prophète, mais qu’il a été inventé plus tard. Si nous ne prenons pas la responsabilité d’enseigner notre religion correctement et de dissiper ces doutes, d’autres le feront à notre place, mais pour dévier les croyants.

Lorsque les savants de la Hawza abordent des sujets sensibles, la communauté n’est pas toujours prête à écouter. Admettre que nous avons pu faire fausse route sur certains aspects de nos pratiques est difficile. Pourtant, il ne faut pas se sentir menacé dans sa foi globale : avoir dévié sur quelques points mineurs au fil du temps est un processus humain normal. C’est le moment d’apprendre et de rectifier le tir.

Discuter de l’histoire de Karbala et de ses déformations n’a pas pour but de créer du doute, bien au contraire. L’objectif est de consolider nos fondations avant que des voix extérieures ne s’emparent de ces failles. Notre seule arme de défense est la connaissance. Apprendre, c’est accepter de réaliser ses erreurs pour emprunter un meilleur chemin.

Pour bien comprendre le Azadari, il faut distinguer ses piliers religieux de ses expressions culturelles :
• Les piliers du Azadari : Ce sont les directives directes laissées par nos Imams. Ils sont au nombre de quatre : se rassembler au majalis, pleurer (exprimer sa tristesse), réciter de la poésie et faire/aller en ziyarate.
• Les expressions culturelles : Ce sont les formes rituelles adoptées par les peuples pour appliquer ces directives.

Cette distinction ne vise pas à dénigrer la culture, car c’est à travers elle que nous obéissons à l’Imam. Elle sert avant tout à lever les ambiguïtés qui profitent à ceux qui veulent semer le doute. Si quelqu’un vous demande brusquement : « Donnez-moi un verset du Qour’an ou un hadith qui ordonne de faire le matame », que répondrez-vous ?
Personnellement, je n’ai jamais vu de hadith où l’Imam dit explicitement : « Faites le matame ». En revanche, l’histoire (sunni comme chiite) nous apprend que les femmes des Ahloul Bayt, prises d’un chagrin intense au shahadat de l’Imam, pratiquaient le latm (se frapper le visage ou le torse en signe de deuil). La culture chiite a adopté et structuré cette expression de chagrin. Le matame est ainsi devenu un pilier de notre identité et un symbole d’unité collective. Même si l’on ne ressent pas le chagrin instantanément, participer au matame nous unit à la communauté.
Je constate malheureusement que le matame dans nos communautés locales manque de vigueur. Nous avons besoin de plus de ferveur (josh), de plus de voix. Ce rituel n’est pas réservé qu’aux jeunes, il concerne tout le monde.

Pour les rituels culturels qui n’ont pas de base historique stricte ou qui ne définissent pas l’identité chiite mondiale, la règle est simple : s’ils ne contredisent ni la logique, ni la shari’ah, s’ils ne nuisent pas au deuil et qu’ils sont positifs, il faut les préserver.
En tant que personne extérieure à cette communauté, j’ai découvert ici une pratique que je n’ai jamais vue ailleurs, notamment dans le monde anglophone : le Sabil (la distribution d’eau/boissons) organisé juste avant le majalis. C’est une magnifique initiative culturelle. Elle nous plonge immédiatement dans le souvenir de la soif de l’Imam Houssayn, de Ali al-Asghar et des martyrs de Karbala. Ce n’est pas inscrit dans l’histoire en tant que dogme, mais c’est une excellente action. Comprendre cette nuance nous permet de continuer à pratiquer notre culture locale sereinement, sans l’ombre d’un doute.

Pour conclure sur l’aspect historique, je vous livre dès à présent ma conclusion, pour vous rassurer : les altérations de l’histoire de Karbala ne sont pas aussi massives qu’on le prétend. Nos livres contiennent une immense part de vérité. Demain, nous verrons ensemble pourquoi il existe des variations de détails d’un ouvrage à l’autre, et pourquoi cela ne signifie pas que ces récits sont inventés.

Massaeb
Tournons à présent nos cœurs vers l’histoire de H. Habib ibn Madhahir.
Arrivé à Karbala, l’Imam Houssayn (a) envoie une lettre à Koufa, cette ville qui a si souvent trahi la famille du Prophète (s). Cette lettre est adressée à un compagnon très spécial : Habib. Le message est clair : « Habib, nous avons fait halte à Karbala. Tu connais mon lien avec le Prophète. Si tu veux nous secourir, hâte-toi. »
En traversant le marché de Koufa pour organiser son départ discret, H. Habib assiste à un spectacle déchirant : les habitants sont en train d’aiguiser leurs épées. Ce sont les mêmes qui, quelques semaines plus tôt, suppliaient l’Imam de venir. Depuis le 2 Mouharram, à Karbala, l’armée d’Oumar ibn Saad ne cesse de croître sous les yeux terrifiés des femmes et des enfants du camp de l’Imam (a).
Mais le cœur de Sayyidah Zaynab va connaître un court instant de soulagement. Au loin, on aperçoit des cavaliers qui approchent. L’excitation gagne le camp : ce sont H. Habib ibn Madhahir et H. Mouslim ibn Awssaja qui viennent offrir leurs vies. Leur arrivée apporte une joie à Sayyida Zaynab.
Hélas, le jour d’Ashoura, les compagnons tombent les uns après les autres. Habib et Mouslim s’effondrent à leur tour, laissant de nouveau Zaynab (a) seule et exposée à la cruauté de l’ennemi, tandis que l’Imam Houssayn se tient désormais sans défense, encerclé de toutes parts.

Compte-rendu réalisé par l’équipe Shia974 🏴