Hier, nous avons terminé notre séance en évoquant le concept de Zaban-e-Hal. Aujourd’hui, je souhaite faire une distinction essentielle. L’étude de l’histoire de Karbala peut se faire dans un cadre strictement académique et intellectuel pour analyser les faits, comprendre la mission de l’Imam ou en tirer des leçons historiques.
Cependant, lorsque je monte sur le mimbar, l’objectif des majalis de Azadari change de nature. Il ne s’agit plus d’une analyse froide, mais d’une connexion émotionnelle avec Aba Abdillah al-Houssayn. Notre but est de susciter des larmes. Ce sont ces larmes qui attendrissent et préparent nos cœurs à recevoir la guidance divine, qui nous poussent à l’introspection et qui intensifient notre amour pour l’Imam. Ce chagrin n’est pas une faiblesse, c’est une force motrice qui doit nous pousser vers l’action.

Nous assistons à des majalis année après année, nous pleurons, nous rentrons chez nous, et pourtant, nous constatons parfois avec regret que nous restons exactement la même personne. Pourquoi ce deuil n’a-t-il pas l’impact transformationnel qu’il devrait avoir sur nos vies et sur notre société ?
La raison principale est que notre chagrin manque de ma’rifa. Nous limitons trop souvent nos larmes à la souffrance physique, historique et matérielle de l’Imam. Nous pleurons parce qu’il a été tué brutalement, que ses proches ont été massacrés et que les femmes et les enfants ont été faits captifs. Cette souffrance physique est réelle, terrible, et elle mérite amplement nos larmes (historiquement, les récits des captives à Koufa faisaient littéralement brûler les cœurs des auditeurs).
Si nos émotions dépendent uniquement des micro-détails physiques de l’histoire, notre connexion devient fragile. Si demain un chercheur ou un orateur vient sur le mimbar et présente une variante historique différente (par exemple, un autre nom que celui de Hourmala), notre chagrin risque de s’estomper.
Pleurer avec ma’rifa, c’est pleurer en ayant conscience du Maqam (statut spirituel) de l’Imam Houssayn.
Il n’est pas seulement un homme qui souffre. Il est le petit-fils du Prophète, le fils de Ali et de Fatima. Il est le Wali d’Allah (le guide spirituel choisi par Dieu), la manifestation parfaite de la miséricorde divine sur Terre. Cette personne que l’ennemi encercle, frappe avec des épées ou lapide avec des pierres, c’est celle qui ne veut que notre bien et notre guidance.
C’est ce guide suprême qui souffre personnellement lorsque nous sommes malades, et qui pleure dans son cœur lorsque nous nous égarons. Tout comme le Prophète souffrait de voir les hommes refuser le message et courir vers leur propre perte, l’Imam Houssayn est animé par cette même compassion. Quand on réalise que c’est le représentant de Dieu qui est ainsi humilié et jeté au sol sans que personne n’intervienne, le chagrin véritable s’impose de lui-même.

Cette prise de conscience engendre naturellement une culpabilité saine. En écoutant le récit de la tragédie (Massaeb), nous devons sortir du cadre purement historique pour nous élever spirituellement et faire notre propre examen de conscience : « Ô Imam Houssayn, tu as accepté de subir un tel martyr et un tel sacrifice pour que je sois guidé aujourd’hui… Et moi, en retour, j’écoute de la musique, je commets la médisance (ghibat), je pose des regards interdits, je sors avec des filles et j’enchaîne les péchés (gounah). Ô Imam, pardonne-moi et aide-moi à m’améliorer. »
Les larmes versées dans cet état d’esprit deviennent une motivation puissante pour atteindre la piété (Taqwa). Nous nous tournons vers Dieu en lui demandant de nous accorder la force de nous réformer par amour pour Houssayn (a).
C’est précisément de ce type de larmes dont parlent les ahadith lorsqu’ils affirment que même une larme minuscule, de la taille d’une aile de mouche, suffit pour que Dieu pardonne tous nos péchés. Ce pardon est accordé parce que ces larmes découlent d’une authentique démarche de repentir (Tawbah) et d’une demande de pardon (Istighfar) inspirée par la ma’rifa. Dès lors, même si des historiens débattent des détails du récit, notre connexion avec l’Imam reste inébranlable car elle est ancrée dans notre intellect, notre foi et notre attachement à sa Wilayah.

L’Imam Houssayn lui-même nous montre l’exemple de cette double lecture — humaine et spirituelle — lors du sacrifice de ses proches :
• Ali al-Akbar (a) : Lorsque son fils vient lui demander la permission de combattre, l’Imam Houssayn souffre comme un père, mais il le regarde d’abord à travers le prisme de la Wilayah. En le voyant partir, il prie : « Ô Allah, ce jeune homme qui s’avance est celui qui ressemble le plus à Ton Prophète, par son caractère, ses traits et sa parole. » Même lorsqu’il pleure sur son corps et maudit ses meurtriers, il s’exclame : « Quelle audace ont-ils eue envers le Tout-Miséricordieux en violant la dignité du Prophète ! »
• Abbas (a) : Nous le décrivons souvent uniquement comme un guerrier fort et courageux. Mais Abbas (a) est avant tout un Wali d’Allah, un serviteur exemplaire (Abd’Allah), dont la grandeur réside dans sa fidélité absolue à son Imam.
• Qassim (a) : On voit en lui un adolescent de 13 ans. Mais c’est un Wali d’Allah doté d’une telle maturité spirituelle qu’il déclare que la mort sur la voie de Houssayn (a) est « plus douce que le miel ».

Massaeb
En regardant le jeune Qassim, l’Imam Houssayn revoit son propre frère, l’Imam Hassan. Lorsque l’adolescent s’avance pour solliciter la permission d’aller au combat, l’oncle et le neveu se prennent dans les bras. Ils pleurent ensemble avec une telle intensité qu’ils perdent tous deux connaissance. Quelle immense douleur et quels souvenirs la présence de Qassim ravive-t-elle alors dans le cœur de Houssayn (a) !
Au départ, l’Imam Houssayn refuse de le laisser partir. Mais Qassim refuse d’abandonner : il lui embrasse les mains, lui embrasse les pieds, le supplie avec tant de ferveur que l’Imam finit par céder.
C’est avec des larmes coulant sur ses joues, mais armé d’une ma’rifa extraordinaire, que ce jeune garçon de 13 ou 14 ans s’élance vers l’ennemi en récitant : « Si vous ne me connaissez pas, je suis le fils de Hassan, le petit-fils du Prophète choisi (Moustapha). Voici Houssayn, tel un captif au milieu de cette foule. »
Il combat avec une bravoure héroïque et décime les rangs adverses. Mais sa constitution d’enfant ne peut résister indéfiniment à la chaleur et à l’épuisement. Un homme le frappe violemment à la tête avec son épée. Qassim s’effondre face contre terre et crie : « Ô mon oncle, venez à mon secours ! »
L’Imam Houssayn se précipite vers lui tel un lion sur sa proie. Mais lorsque la poussière retombe, Qassim est déjà shahid. L’Imam s’exclame alors, le cœur brisé : « Malheur au peuple qui t’a tué ! Par Allah, il est terrible pour ton oncle que tu l’appelles sans qu’il puisse te répondre à temps. »

Compte-rendu réalisé par l’équipe Shia974 ✨