L’histoire de Karbala doit être impérativement protégée. C’est à travers elle que nous nous connectons à Aba Abdillah al-Houssayn, que nous en tirons des leçons et que nous comprenons sa mission pour l’appliquer dans nos vies. Propager et protéger ce message de toute déformation est notre responsabilité collective.
Une grande partie de notre culture et de nos rituels de deuil (Azadari) s’inspire directement de l’histoire. Si l’histoire est fausse, le rituel perd ses fondations. Il est donc crucial de discerner le vrai du faux.
Comme je l’expliquais hier avec l’exemple du téléphone qui tombe, un même événement vécu par des milliers de témoins directs engendre inévitablement des récits différents.
• Les nuances de vocabulaire : Si un témoin dit que j’ai jeté mon téléphone et un autre qu’il est tombé, le lecteur, cinquante ans plus tard, aura deux visions totalement différentes de mon intention et de ma personnalité. Pourtant, l’événement de départ est strictement le même.
• La position des témoins : Le jour d’Ashoura, face à une armée de 30 000 hommes, un témoin placé à l’avant n’aura pas entendu ou vu la même chose qu’un témoin placé à l’arrière. Les contradictions apparentes ne sont souvent que des expressions différentes d’une même réalité.
Basons-nous sur deux exemples concrets de l’histoire de Karbala :
• Qui a tué l’Imam Houssayn ? Certains récits nomment Shimr, d’autres Houli. En réalité, il est fort probable que les deux aient été impliqués : Houli a porté les premiers coups graves et Shimr a commis le dernier acte. Les deux narrations disent vrai, mais s’arrêtent à des moments différents du drame.
• Le martyr du nourrisson Ali al-Asghar : La majorité des textes désignent Harmala ibn Kahil, mais un ou deux récits parlent d’un « homme de la tribu de Bani Assad ». Il n’y a pas de contradiction ici, car Harmala appartenait justement à la tribu de Bani Assad. Le témoin lointain a simplement identifié la tribu plutôt que l’individu.
Bien que des altérations politiques ou sectaires aient existé au fil des siècles, les experts de hadith s’accordent à dire que la majeure partie de nos textes n’est pas falsifiée. Les variations textuelles (comme les récits de la conversation entre Hourr et l’Imam) reposent souvent sur l’utilisation de synonymes par les narrateurs.
Comment évaluer la fiabilité d’un texte historique ?
Pour s’y retrouver, il faut abandonner certaines idées reçues :
1. Le mythe de la source la plus ancienne : Ce n’est pas parce qu’un livre est le plus ancien qu’il est forcément le plus fiable ou le plus honnête.
2. La perte des manuscrits originaux : Nous n’avons plus les textes sources. Par exemple, le Maqtal original de Cheikh Sadouq est perdu ; les chercheurs contemporains ont dû reconstituer ses propos en les puisant dans d’autres ouvrages.
3. La valeur des compilations tardives : Un savant du 7ème siècle comme Sayyid Ibn Tawous (auteur du célèbre Al-Louhouf) disposait d’une bibliothèque immense contenant des sources primaires aujourd’hui disparues. Son récit n’est pas moins valable que celui de Tabari, plus ancien, car tous deux puisaient aux mêmes sources.
L’histoire est une science humaine complexe qui exige une expertise en épistémologie et en herméneutique. Pour le grand public, la méthode la plus sûre est de faire confiance à des auteurs reconnus pour leur immense savoir et leur piété (taqwa), à l’image de Sayyid Ibn Tawous. Si un récit ne contredit ni le Qour’an ni les fondements des ahadith, et qu’il provient d’une source fiable, nous pouvons l’accepter. À l’inverse, la logique doit nous alerter : si un texte mentionne 300 000 soldats dans l’armée de Yazid au lieu des 30 000 ou 40 000 habituels, il s’agit manifestement d’une erreur de copiste.
Notre deuil ne doit pas dépendre de micro-détails historiques. Le problème majeur des générations passées résidait parfois dans l’ajout de détails tragiques inventés dans le seul but de faire pleurer l’auditoire. La tragédie d’Aba Abdillah est déjà suffisamment douloureuse en soi, elle n’a pas besoin d’ajouts.
Cependant, il existe un concept légitime sur le mimbar appelé le Zaban-e-Hal (le langage de l’état ou de la situation). Il s’agit d’utiliser une part d’imagination rationnelle pour combler les vides narratifs et rendre le récit plus palpable. Par exemple : Dire que « Sayyida Zaynab a ressenti un immense soulagement en voyant arriver H. Habib ibn Madhahir ». Ce n’est pas écrit textuellement dans les chroniques, mais c’est une déduction humaine et psychologique parfaitement logique. Les orateurs rigoureux utilisent alors des formules comme « elle aurait dit » ou « imaginez sa situation » pour signifier qu’il s’agit d’une contextualisation émotionnelle et non d’une citation historique.
Massaeb
Tournons nos cœurs vers celle qui a tout donné pour la cause de Houssayn (a) : Sayyida Zaynab.
Son époux, Abdoullah ibn Jafar, avait tenté de dissuader l’Imam Houssayn d’entreprendre ce voyage en lui envoyant une lettre par l’intermédiaire de ses deux jeunes fils, Aoun et Mouhammad. Voyant qu’il ne pourrait pas fléchir la décision de l’Imam, Abdoullah ordonna à ses deux fils de rester auprès de Houssayn (a), de voyager avec lui et, si nécessaire, de donner leur vie pour le défendre.
Le jour d’Ashoura, ces deux adolescents sont entrés sur le champ de bataille avec une bravoure immense, déclinant leur identité avec fierté à travers leurs poèmes : « Si vous ne me reconnaissez pas, je suis le fils de Jafar ». Malgré leur jeune âge, ils ont combattu vaillamment. Mais sous la chaleur étouffante du désert, assoiffés et épuisés, ils ont fini par tomber de leurs chevaux l’un après l’autre, sous les yeux de leur mère Zaynab, dont le cœur s’est brisé dans une indicible douleur.
Compte-rendu réalisé par l’équipe Shia974 ✨