L’ISLAM ET L’EUTHANASIE par Sayed Ammar Nakshwani

· Il s’agit d’un sujet à controverses

· Dans les médias, nous trouvons 2 opinions différentes au sujet de l’euthanasie :

1) Si une personne souffre et veut mettre fin à sa vie, libre à elle de faire ce choix !

2) C’est Dieu qui a accordé cette vie à la personne. C’est à Lui de décider quand cette vie doit prendre fin.

· Ainsi, certains pays dans le monde ont rendu l’euthanasie légale et légitime. Par exemple, les états luxembourgeois, hollandais et belge ont légalisé l’euthanasie. C’est également le cas de certains états des USA comme l’Oregon et Washington.

· La question qui se pose face à ce sujet contemporain est la suivante : quelle est la position de l’Islam par rapport à cet acte ?

· Voici le plan que nous allons adopter :

1 – En quoi est-ce important que la jurisprudence islamique soit au courant des problèmes contemporains ?

2 – Quelle est la définition de l’euthanasie ? Quels sont les différents types d’euthanasie ?

3 – Quels sont les arguments en faveur de l’euthanasie ?

4 – Quels sont les arguments à l’encontre de l’euthanasie ?

5 – Que pense l’Islam du suicide ?

6 – Pourquoi les personnes les plus pieuses font face à des épreuves vers la fin de leurs vies, surtout par rapport à leur santé ?

1 – En quoi est-ce important que la jurisprudence islamique soit au courant des problèmes contemporains ?

La religion musulmane constitue un triangle holistique ayant pour angles la théologie[1], la jurisprudence[2] et l’éthique[3]. La jurisprudence islamique, tout comme toutes les jurisprudences, a pour objectif de protéger la propriété, l’honneur, l’intellect, la vie et la religion de l’être humain. Nous nous rendons compte que les discussions légales (sur le Fiqh) ont commencé à se répandre à l’époque de notre 6ème Imam A.S.[4] Certains des sujets traités étaient classiques[5] tandis que d’autres étaient contemporains[6]. En effet, l’école de jurisprudence ne doit pas être rigide, elle doit être consciente des changements qui ont lieu dans la société. Elle doit englober les nouvelles donnes économiques, les découvertes scientifiques, notamment en termes de médecine.

À ce propos, certains pensent que la médecine n’a pas sa place en Islam. Ce n’est pas vrai ! À l’époque de notre 9ème Imam A.S., un certain nombre de livres de médecine ont été écrits. Par exemple, le livre intitulé Adab al Tabib (Éthique du médecin) d’Ishaq ibne Ali Ruhawi est le 1er ouvrage de médecine dans l’histoire islamique. Il décrit l’éthique du médecin en termes de jurisprudence. Cheick Saduq, l’un de nos grands érudits, qui a écrit le fameux Men La Yahdhuruh al-Faqih[7], veut faire un parallèle avec le livre Men La Yahdhuruh al-Tabib[8]. Cela nous montre que la jurisprudence islamique ne s’intéressait pas uniquement aux sujets classiques ; elle traitait également des sujets contemporains.

Certains se demandent comment on peut traiter de sujets qui sont d’actualité aujourd’hui et dont notre Saint-Prophète saw n’a jamais discuté.

Durant l’occultation de notre 12ème Imam A.S., la question de l’ijtihad est apparue. En effet, les érudits devaient répondre à certaines questions contemporaines. Ils devaient se baser sur le Saint-Qouran, la Sounna, l’ijma et le ‘aql. Lorsqu’un sujet n’est traité ni dans le Coran ni dans la Sounna, les érudits doivent utiliser des indicateurs juridiques. Prenons l’exemple de l’avortement. Ce n’était pas un sujet traité par le Prophète de l’Islam. Comment faire ? Nous cherchons parmi les principes originels pour trouver une solution pratique. Nous nous référons à un verset du Saint-Qouran nous demandant de ne pas tuer nos enfants par crainte de la pauvreté. Nous trouvons là un principe à partir duquel nous pouvons élaborer et trouver une réponse à notre question contemporaine.

2 – Qu’est-ce que l’euthanasie ?

Euthanasie est un mot dérivé du grec composé du préfixe « eu » qui signifie « bien » et du terme thanatos qui signifie « mort » et signifie « bonne mort ».

Il y a deux sortes d’euthanasie : volontaire et involontaire. Dans le 1er cas, je suis au lit depuis 15 ans par exemple. Je ressens tout et ma famille peut me rendre visite mais je souffre et je dois constamment subir des traitements et des opérations. Je décide que j’en ai marre de cette situation et je désire qu’un soignant m’injecte ce médicament qui mettra un terme à ma vie. Dans le 2ème cas, nous avons l’exemple d’une personne qui est dans un état végétatif, qui n’a aucune émotion. Vous vous souvenez du désastre de Hillsborough en 1989 et du fait qu’une personne est restée dans le coma durant des années. Les tuteurs de cette personne demandèrent à ce que l’euthanasie soit appliquée. Ils disaient que cette personne n’avait aucune vie, elle était tel un légume ; aussi il vallait mieux mettre un terme à sa vie.

3 – Quels sont les arguments en faveur de l’euthanasie ?

Les personnes qui encouragent les 2 formes d’euthanasie avancent 3 arguments :

 Nous vivons dans une démocratie libérale. Nous pouvons choisir quand mettre fin à notre vie ou à celle d’un de nos proches.

 La personne dans le coma est une charge pour les hôpitaux qui manquent de lits.

 Cette personne est un poids pour la famille. En effet, les membres de la famille sont obligés de lui rendre visite alors qu’elle ne se rend compte de rien.

4 – Quels sont les arguments à l’encontre de l’euthanasie ?

L’Islam n’est pas d’accord sur ces points. C’est aussi le cas de toutes les autres religions à travers le monde. La 1ère religion qui a attaqué l’euthanasie était l’hindouisme. Les hindous disent que l’euthanasie provoque une séparation non-naturelle entre le corps et l’âme. Le corps et l’âme sont en tandem et ne peuvent être séparés que selon les lois de la nature. La séparation non-naturelle provoque une mauvaise énergie dans la société.

Les Sikhs expliquent également que c’est Dieu qui nous a donné notre corps et c’est Lui qui peut le reprendre.

Le judaïsme insiste sur l’importance de la supplication à Dieu. Une personne qui regarde un proche dans un état végétatif et souhaite sa mort ne saisit pas cette occasion en or que Dieu lui a donné. En effet, selon nos Imams A.S., le doua est l’arme du croyant, le pilier de la religion et la lumière des cieux et de la terre. Imaginons que j’ai une arme à la maison et que je ne l’utilise pas ! Comment est-ce possible que vous désiriez la mort d’une personne dans le coma alors que vous avez la possibilité de demander de l’aide à Allah swt ? C’est pour cela que lorsqu’on demanda à Imam Hassan A.S. quelle est la distance entre les cieux et la terre, il répondit : « les pleurs d’une personne opprimée qui demande à Allah ! »

La seconde raison pour laquelle le judaïsme n’approuve pas l’euthanasie est aussi belle que la première. En effet, les juifs expliquent que l’Homme est né en luttant et il meurt également en se battant. La vie entière est une série d’efforts, de sacrifices. La lutte est l’essence même de la vie. Lorsque nous naissons, nous nous efforçons de respirer ; quand nous mourons, nous luttons pour le dernier souffle. La vie entière est vue comme un jihad, une lutte constante dans tous les aspects du terme. Plus nous luttons, plus nous nous approchons de notre Créateur.

Le Christianisme est contre l’euthanasie car selon cette religion les derniers moments de la vie d’un être humain sont parfois les plus spirituels. En mettant un terme à cette dernière période de vie, nous coupons la relation entre le Créateur et Sa créature.

L’Islam reconnait également ce point. Parfois, les derniers jours d’un Homme sont exceptionnels du point de vue spirituel. Nous reconnaissons que les épreuves les plus dures ont lieu durant les derniers moments. Lorsque nous portons le corps d’un défunt, nous prononçons de temps en temps « La ilaha ilallah ». Pourquoi ? Car nous voulons matérialiser, nous souhaitons ancrer cette croyance qui se trouve en lui. Dans ces moments difficiles, certaines personnes qui ont dit « La ilaha ilallah » durant toutes leurs vies, n’arrivent plus à prononcer ce témoignage.

Ainsi, nous nous rendons compte que toutes les religions du monde sont contre l’euthanasie.

5 – Quelle est la position de l’Islam par rapport à l’euthanasie ?

L’Islam n’accepte pas l’euthanasie pour un certain nombre de raisons :

 La vie de l’être humain est sacrée : Allah swt a ordonné aux anges de se prosterner devant le 1er Homme. Les cieux, la terre et les montagnes ne pouvaient pas prendre la responsabilité que l’Homme a accepté de prendre. L’être humain peut mener une vie plus élevée que les anges car les anges ont l’intellect mais n’ont pas d’émotions, les animaux ont des émotions mais pas l’intelligence ; seul l’Homme possède à la fois ces deux entités.

 Dans l’histoire, il y a eu des personnes qui ont déclaré vouloir mettre fin à leurs vies ou à celles de leurs proches en raison de la pauvreté. Analysons le verset 31 de la Sourate 17[9] : « Et ne tuez pas vos enfants par crainte de pauvreté ; c’est Nous qui attribuons leur subsistance ; tout comme à vous. Les tuer, c’est vraiment un énorme pêché. » Dans le verset 33 de cette même Sourate, Allah swt dit : « Et, sauf en droit, ne tuez point la vie qu’Allah a rendu sacrée. Quiconque est tué injustement, alors Nous avons donné pouvoir à son proche [parent]. »

 Dans l’histoire de Habil et Qabil, lorsque Qabil a tué Habil, le verset fut révélé dans le Saint-Qouran déclarant que si vous tuez un être humain, c’est comme si vous aviez tué toute l’Humanité et lorsque vous sauvez la vie d’une personne c’est comme si vous aviez sauvé l’Humanité entière.

 C’est Allah swt qui nous a donné cette vie précieuse et c’est Lui qui décide quand elle doit prendre fin.

 L’Islam n’accepte aucun type de suicide, qu’il soit assisté ou non. Cela est spécifié dans le verset 29 de la Sourate 4[10] : « Et ne vous tuez pas vous-mêmes. Allah, en vérité, est Miséricordieux envers vous. » Ce verset indiquait que le suicide est haram en Islam. Pourquoi ? Parce que le suicide illustre le fait que la personne en est arrivée au désespoir dans sa vie. Elle pense que personne ne peut changer le cours de sa vie. Le désespoir est en Islam le 2nd péché capital après le shirk. Pourquoi ? Parce que vous soumettez le Créateur aux lois de la créature. Quand je suis désespéré et que je veux mettre un terme à ma vie, je dis à Allah swt : « Tu es comme Tes créatures : ils ne peuvent pas changer ma situation et Toi non plus Tu ne peux pas le faire. » Pourtant, le Seigneur de la cause et de l’effet n’est pas sujet aux lois de la cause et de l’effet. Allah swt est capable de changer les lois de cause et effet en un millième de seconde. Est-ce qu’une vierge peut enfanter ? Mais quand Allah swt voulait qu’elle ait un fils, est-ce qu’elle l’a eu[11] ? Normalement, quand vous égorgez votre fils, est-ce qu’il ne meurt pas ? Allah swt n’a-t-Il pas remplacé Ismaïl A.S. par un mouton ? En principe est-ce qu’une personne peut se rendre au 7ème ciel sans que personne ne se rende compte que le temps a passé[12] ? Voilà des Signes de la part du Seigneur !

Le shirk consiste à associer des partenaires à Dieu. Le désespoir signifie un manque de confiance envers la Puissance et le Pouvoir de Dieu.

Notre Saint-Prophète saw relate le cas d’un homme dans les temps anciens qui avait une blessure et il n’avait pas de patience. Il ouvrit encore plus sa blessure et il finit par mourir à cause de cela. Notre Saint-Prophète saw dit aux gens qu’Allah swt lui a informé du fait que cet homme ne sentira même pas le parfum du Paradis. C’est vrai que la blessure était profonde mais le fait de l’ouvrir encore plus a provoqué sa mort et équivaut à un suicide.

Dans une autre narration, Rassoulallah explique que celui qui utilise un instrument métallique pour se tuer, cet instrument le mènera en enfer ; celui qui boit du poison afin de mettre fin à sa vie boira du poison de l’enfer et celui qui saute d’une falaise pour se tuer sautera des falaises de l’enfer. Notre Saint-Prophète saw veut montrer que tout type de suicide, que ce soit l’euthanasie ou une autre forme est interdite dans la religion islamique.

Seul Allah swt peut décider du moment où la vie de sa créature doit prendre fin. Car Il détient la Sagesse. Il n’informe pas sa créature sur le moment de sa mort car Il veut laisser les portes du Pardon ouvertes.

Pourquoi Allah swt ne nous a-t-Il pas annoncé le moment de notre mort ? Car si je savais par exemple que je vais mourir à l’âge de 60 ans, j’aurais fait toutes sortes d’actes illégaux, je me serais amusé jusqu’à l’âge de 59 ans et durant la dernière année, j’aurais accompli un grand nombre d’actes spirituels et je serais devenu religieux.

6 – Pourquoi certaines personnes doivent-elles endurer des moments difficiles à la fin de leurs vies ?

 Lorsqu’Allah swt aime Ses créatures, Il les plonge dans les eaux de la souffrance. Il veut tester la patience et l’endurance de Ses êtres. C’est pour cela qu’Imam Ali A.S. dit : « La patience est pour la foi ce que la tête est au corps. » Notre corps ne peut pas fonctionner sans tête ; de la même façon nous ne pouvons pas proclamer avoir la foi sauf si nous sommes patients.

 Certains d’entre nous ont commis des péchés pour lesquels ils préfèrent être punis ici plutôt que dans l’au-delà. Par ces épreuves en fin de vie, Allah swt veut nous purifier de telle sorte que nous retournions à Lui complètement purs et sans péché.

Lorsque nous regardons l’histoire islamique, nous voyons qu’il y a eu un certain nombre de hautes personnalités qui ont enduré des épreuves à la fin de leurs vies et pourtant ils disaient « Ô Allah, même si Tu me coupes en morceaux, Tu constateras que chaque pièce proclamera haut et fort « La ilaha ilallah ! » et Te glorifiera ! »

Prenons l’exemple du Prophète Ayoub A.S. qui a été éprouvé sur sa santé.

Regardons Imam Hassan A.S. et comme il a souffert suite au poison qu’il a ingurgité. Malgré son état, il se prosternait et disait « Shoukran Lillah ! Shoukran Lillah ! »[13] parce qu’en le faisant souffrir, il se rendait compte à quel point Allah swt l’aimait pour l’éprouver de la sorte.

Pensons à Aba Abdillahil Houssain ! Quels souffrances physiques il a dû endurer ! Et pourtant il disait : « Ô Allah, qu’ai-je trouvé quand je T’ai perdu et qu’ai-je perdu lorsque je T’ai gagné ! Ô Allah, s’ils me coupent en 1000 morceaux, ils verront que chacun de ces morceaux chantera Ta gloire et Ton amour ! »

Nous voyons que Sayed Sistani et Sayed Mohammad Houssein Fadlallah donnent tous les deux leurs avis sur l’euthanasie. Tandis que Sayed Sistani est plus figé sur son opinion concernant la mort cérébrale, Sayed Fadlallah explique que s’il y a une probabilité de moins de 1% que le cerveau de cette personne fonctionnera de nouveau, le docteur a le droit de débrancher l’appareil après en avoir demandé la permission au tuteur. Il explique que l’Homme a l’obligation de protéger la vie mais pas les cellules. Il dit qu’on ne peut pas mettre un terme à la vie d’une personne mais on peut débrancher l’appareil qui prolonge la vie s’il y a moins de 1% de chance que le cerveau fonctionnera de nouveau.


Source : Majaliss de Sayed Ammar Nakshawani, Ramadhan 2009


[1] Relation entre l’être humain et son Seigneur
[2] Rapport de l’être humain envers lui-même car la jurisprudence fournit des limites dans la vie de l’Homme et nous permet d’atteindre la perfection
[3] Rapport entre les êtres humains
[4] Voir https://shia974.fr/biographie-de-limam-jafar-sadiq-as-sur-la-base-du-discours-de-sayed-ammar-nakshawani
[5] Par exemple le fait de savoir à quel endroit doit-on couper la main du voleur ? S’agit-il du bras en entier, de la main ou des doigts par exemple ?
[6] Par exemple, à l’époque de notre 9ème Imam A.S., une des questions contemporaines concernait ce qu’il advenait d’un homme chassant en état d’ehram.
[7] Voulant dire « Chacun est son propre juriste »
[8] Signifiant « Chacun est son propre médecin »
[9] Al-‘Isra, le voyage nocturne
[10] Nissa, les femmes
[11] Bibi Maryam Ahs qui a eu nabi Issa A.S.
[12] Le voyage céleste ou mehraj du Saint-Prophète
[13] Merci Allah !

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Orateur

Date

25 mai 2020