Imam Houssayn (as) s’est-il suicidé ? par Sayed Ammar Nakshwani

1. Introduction : la décision incomprise d’Imam Houssayn (as)

Est-ce que Imam Houssayn (as) a commis un suicide le 10 Muharram de l’an 61 A.H ? Ce sujet fait l’objet d’une discussion fondamentale et d’une controverse dans le domaine de l’histoire de l’Islam et dans le domaine de la théologie. Récemment de nombreuses voix se sont levées pour affirmer qu’Imam Houssayn (as) avait commis un suicide le jour d’Achoura. Cette affirmation a secoué la communauté islamique, créant un sentiment d’outrage et d’incompréhension face à la possibilité que des gens, parfois des musulmans, parviennent à cette terrible conclusion que le petit-fils du Saint Prophète (saww) a commis un suicide. Si un tel débat était suscité par des non-musulmans, on pourrait supposer qu’il y ait un besoin de compréhension et d’éclaircissement. Mais l’ironie de l’histoire c’est que ce sont des musulmans qui sont à l’origine de cette discussion. Or, de nombreux non-musulmans qui ont étudié les événements du jour d’Achoura ne sont pas parvenus à une conclusion pareille. Bien au contraire, des hommes aussi illustres que Gandhi ou Charles Dickens, à travers les événements d’Achoura ont affirmé cette vérité bien différente : « j’ai appris comment atteindre la victoire en temps d’oppression grâce à Houssayn fils de Ali. »

D’autres sont allés plus loin en estimant qu’Imam Houssayn (as) est allé ainsi au devant de la mort, mettant en péril sa propre famille, pour satisfaire des desseins et des désirs terrestres, à savoir la lutte pour le pouvoir contre les Omeyyades. Les gens se demandent pourquoi il a laissé sa famille l’accompagner. Première constatation et première contradiction : il est curieux de voir un homme qui veut, soi-disant se suicider, entraîner toute sa famille, femmes et enfants inclus, dans ce précipice.

Cette problématique est finalement une très belle opportunité pour explorer des thèmes clé de la théologie islamique. Car il faut comprendre que cette question est également soulevée pour les autres Imams (as). Prenons quelques exemples pour illustrer ce propos. Le 19 Ramadhan de l’an 40 A.H, lorsqu’Imam Ali (as) se rendait au Masdjid al-Kufa, beaucoup pensent qu’Imam Ali (as), en allant réveiller Ibn Muljim, est délibérément allé vers la mort. D’autres disent qu’Imam Hassan (as) a choisi de mourir en buvant le miel rempli de poison que son épouse Ju’da lui a tendu alors même qu’il savait que cela allait le tuer. L’autre exemple c’est celui du huitième Imam (as), qui sachant que la grappe de raisins donnée par al-Mamoun était pleine de poison, la porte malgré tout à la bouche. La question posée est clairement de comprendre si les Imams (as) se sont laissé tuer ? Beaucoup défendent cette thèse par le fait que les Imams (as) possèdent le pouvoir de connaître les événements avant qu’ils n’arrivent.

Pour qu’aucun doute ne subsiste dans nos esprits, il est essentiel de traiter ce sujet sous différents angles de vue afin de saisir pleinement toute la philosophie de l’acte d’Imam Houssayn (as) mais aussi celle des autres Imams (as) qui n’ont absolument pas commis de suicide :

1. Quelle est l’opinion des autres religions et philosophies sur le suicide : est-ce considéré comme un acte positif ou au contraire condamnable ? Et ensuite, comment l’Islam juge le suicide ?
2. Est-ce qu’un être humain peut connaître un événement avant qu’il ne se produise ? Si tel est le cas alors pourquoi le Saint Qur’an dit que « toute la connaissance de l’invisible appartient à Dieu Seul » ?
3. Quels sont selon le Saint Qur’an les attributs et les qualités qu’une personne doit avoir pour qu’elle puisse avoir le privilège de bénéficier de la connaissance d’un événement avant qu’il ne se produise ?
4. En quoi le concept du « 30000 contre 18000 » est crucial dans notre réflexion ? En effet, 30000 soldats ont fait face à Imam Houssayn (as) et près de 18000 combattants devaient initialement être aux côtés d’Imam Houssayn (as).
5. Pourquoi l’adhésion de Janabe Hur (as) le jour d’Achoura met-elle en évidence le fait qu’Imam Houssayn (as) n’était pas dans la posture d’une personne désirant se suicider ?
L’analyse précise de chacune de ces questions apportera des éléments de compréhension de l’attitude de Houssayn ibn Ali (as) et de l’ensemble des Imams (as).


2. L’opinion des religions sur le suicide

Le mot suicide porte intrinsèquement une connotation fortement négative. Il n’y pas énormément d’être humain qui pourrait dire à un autre : « rappelle moi quel jour tu vas te suicider car je veux être associé à ce grand moment. » Il est pour ainsi dire impossible de trouver une seule personne dire que le suicide est un acte plaisant. Même dans la société japonaise le suicide est associé à un acte ultime qui permettra à un homme de regagner son honneur. Encore une fois, c’est un acte qui porte en lui la négation même de la réussite et l’expression d’une fuite en avant.

Le sens commun dira qu’une personne qui se suicide est psychologiquement fragile, dans un état de désespoir ou est une personne qui affronte ce monde et ses épreuves dans un état psychologique chaotique. En voyant le monde, ces personnes n’aspirent plus à rien et n’ont qu’une seule envie : juste baisser les bras, arrêter de lutter et s’avouer vaincus. Il y dans ce geste un refus d’affronter les épreuves et les difficultés qui viennent frapper de front leur existence. C’est bien là l’un des fondements expliquant pourquoi les religions et les philosophies de ce monde condamnent majoritairement le suicide. Prenons des exemples de grandes religions et décrivons brièvement leur opinion.

2.1. L’opinion des autres grandes religions de notre époque
L’hindouisme : cette religion ou philosophie est pratiquée par près de 80% de la population indienne. La théologie hindoue porte un regarde extrêmement sévère sur le suicide. En effet, elle estime que lorsqu’une personne se suicide, cette dernière déclenche une séparation artificielle, autrement dit non naturelle, entre son âme et son corps. Qu’est-ce que cela signifie ? L’hindouisme considère que l’être humain est la combinaison de deux choses : l’âme et le corps. Le corps est un gage ou un prêt accordé à l’âme. L’âme et le corps sont ainsi destinés à se séparer naturellement à un terme donné tout comme on rembourse le capital d’un prêt au bout d’un temps donné. Or le suicide implique un non respect du terme de cette séparation. Une personne qui s’ôte la vie est donc mal considérée dans cette religion car on estime qu’elle a un karma négatif. Cette énergie négative va par ailleurs se disperser dans toute la communauté car dans la spiritualité hindoue, chaque acte possède une énergie et l’énergie de tous les membres de la communauté est liée.

Les sikhs : selon les sikhs, Dieu est le Seul à donner la vie et à la reprendre. Il lui donne par ailleurs la responsabilité du corps. Lorsqu’un être humain décide de se suicider, il enfreint ce principe et s’accorde un droit qui est l’attribut de Dieu seul: le droit de se donner la mort. Le suicide est donc considéré comme une offense et une désobéissance à Dieu.

Le judaïsme : le judaïsme juge très négativement le suicide pour deux raisons fondatrices essentielles. La première raison est que le suicide est un déni du pouvoir de la supplication qui relie le Créateur et la créature. Cela signifie que quelque soit la situation d’une personne, son état de besoin, ses difficultés et l’adversité, Dieu sera là pour lui et lui apportera de l’aide, par la seule puissance des prières et des supplications. En se suicidant, une personne, outre le déni de la puissance de la supplication, dénie également l’existence de ce lien privilégié qui existe entre lui et son Créateur. La seconde raison pour laquelle le judaïsme condamne le suicide est qu’il considère que l’homme, qui a lutté pour son premier souffle, doit partir de ce monde en luttant pour son dernier souffle. L’homme a la volonté innée de lutter et de trouver son chemin. Le judaïsme refuse donc le départ dans le chaos qui est l’état d’un homme qui fait le choix de ne plus lutter. Le judaïsme propose la conclusion suivante : « Ô homme ! Tu nais en luttant alors quitte ce monde en luttant. »

2.2. La vision islamique
L’Islam adopte une opinion qui est en droite ligne des thèses que nous venons de présenter. Tout acte de suicide, sous quelque forme que ce soit, est condamné par l’Islam. Le Saint Coran dit clairement: « […] Et ne vous tuez pas vous-même. » (Sourate 4 [an-Nisâ] – Verset 29). Le Saint Qur’an et donc l’Islam sont extrêmement opposés au suicide pour l’ensemble des raisons suivantes :

Le suicide est, comme nous l’avons vu pour la religion juive, une forme de déni de ce lien ultime et exceptionnel qui lie le Créateur à Sa créature. Lorsqu’une personne est opprimée et qu’elle a l’impression que le monde s’écroule sur elle, il suffit d’une prière ou d’une supplication pour que les choses changent du tout au tout. On demanda un jour à Imam Hassan (as) quelle était la distance entre le paradis et l’enfer. Imam Répondit : « ce sont les pleurs d’un opprimé durant son invocation. » Le Saint Coran dit d’ailleurs : « et quand Mes serviteurs t’interrogent sur Moi, alors Je suis tout proche : Je réponds à l’appel de celui qui Me prie quand il Me prie. Qu’ils répondent à Mon appel, et qu’ils croient en Moi, afin qu’ils soient bien guidés. » (Sourate 2 [al-Baqarah] – Verset 186). Sans nos prières et nos invocations, la miséricorde d’Allah (swt) n’atteindrait pas les hommes. Le Saint Qur’an nous dit à ce propos : « […] Mon Seigneur ne se souciera pas de vous sans vos prières ; mais vous avez démenti (le Prophète). Votre châtiment sera inévitable et permanent. » (Sourate 25 [Le discernement] – Verset 77).

Affronter le monde est inscrit dans l’essence même de l’être humain. En se suicidant pour échapper à ce monde, l’être humain refuse de l’utiliser pour atteindre la perfection et la proximité de Dieu. Le monde ici-bas a détruit bien des hommes mais en même temps, il a permis à des hommes abattus de se reconstruire. Le blâmer seul de nos difficultés et de nos épreuves est quelque chose de terriblement réducteur. Il ne doit pas être aimé pour ses apparats et les agréments éphémères qu’il prodigue. Et pour ceux qui luttent dans ce monde au point d’y perdre la vie pour se rapprocher de Dieu, mille ans plus tard, plus de trois cent millions de personnes se rappellent d’eux.

Après le polythéisme, le suicide est le second plus grand péché. En effet, le suicide est la conséquence du désespoir et ce n’est pas provocation que de dire que c’est l’un des plus grands péchés selon l’Islam. C’est en effet un état où l’homme place son Créateur au même niveau que Sa créature. Perdre espoir et par extension le suicide est un signe de la perte de la foi et de la confiance dans la capacité d’Allah à aider et à venir au secours de Sa créature. C’est comme si l’on disait finalement à Allah (swt) : « Dieu, même Toi ne peux changer ma situation. » N’a-t-on pas déjà entendu maintes et maintes fois cette phrase dans la bouche de nos frères et sœurs musulmans ? Le fait même de le dire peut être assimilé à un acte de blasphème ou d’hérésie (Kufr). Nous attestons ainsi la chose suivante: « Dieu, Toi avec Tes qualités ne peut m’aider dans mes épreuves. » Mais prenons un peu de recul et posons-nous les questions suivantes : le Seigneur qui a permis à une vierge d’enfanter, qui a emmené le Saint Prophète (saww) au septième ciel ou qui a refroidi le feu pour Ibrahim (as) ne serait-Il pas capable de changer les lois des causes des épreuves qui affectent une personne ? Le Saint Prophète (saww) disait qu’une personne qui s’ôtait la vie ne pourrait jamais sentir ne serait-ce que le parfum du Paradis.

Que conclure de cette première partie de l’analyse ? Les événements de Karbala prouvent d’une part qu’Houssayn ibn Ali (as) n’a pas manqué de courage, ni de bravoure, ni même de sens de l’adversité. On ne peut donc pas mettre en avant la thèse du suicide pour justifier ce qui a eu lieu à Karbala. Par ailleurs, il est inconcevable que cet homme dont l’éducation fut assurée par trois piliers de l’Islam, à savoir le Saint Prophète (saww), Imam Ali (as) et Fatema binte Muhammad (ahs), puisse commettre un acte contraire aux principes islamiques. Imam Houssayn (as) ne peut aller à l’encontre du Saint Coran et de la sunna de son grand-père. Le Saint Prophète (saww), dans le hadith Thaqalayn explique qu’il nous laisse deux choses après son départ, le Saint Coran et ses Ahlulbayt (as). Autrement dit, Imam Houssayn (as) qui est la parole vivante du Saint Coran ne peut agir en contradiction du message qu’il personnifie.


3. La possibilité de connaître un événement avant qu’il se produise

Beaucoup de musulmans, même chiites, se posent la question suivante : comment un homme, en l’occurrence Imam Houssayn (as), peut avoir la connaissance d’un événement futur ou plus simplement la connaissance de l’invisible ?

Beaucoup s’interrogent sur cette croyance qui affirme qu’Houssayn ibn Ali (as) avait connaissance des événements de Karbala avant qu’ils aient lieu. Pour prouver que cela est impossible, les opposants à cette thèse mettent en avant ce verset du Saint Qur’an « Dis : “Nul de ceux qui sont dans les cieux et sur la terre ne connaît l’Inconnaissable, à part Allah.” Et ils ne savent pas quand ils seront ressuscités ! » (Sourate 27 [an-Naml] – Verset 65). Ces personnes nous expliquent aussi que « c’est Lui (Allah) Qui détient les clefs de l’Inconnaissable. Nul autre que Lui ne les connaît. Et Il connaît ce qui est dans la terre ferme, comme dans la mer. Et pas une feuille ne tombe qu’Il ne le sache. Et pas une graine dans les ténèbres de la terre, rien de frais ou de sec, qui ne soit consigné dans un livre explicite. » (Sourate 6 [al-Anam] – Verset 59). Elles disent alors, comment peut-on oser dire qu’Imam Houssayn (as) savait ce qui allait se produire à Karbala sachant que la connaissance de l’invisible et tout particulièrement de l’avenir n’appartient qu’à Allah (swt) Seul. L’ultime argument mis en avant pour justifier cette position est cette affirmation du Saint Prophète (saww) admettant que même lui ne posséderait pas une telle connaissance: « si je connaissais l’Inconnaissable, j’aurais eu des biens en abondance et aucun mal ne m’aurait touché. Je ne suis, pour les gens qui croient, qu’un avertisseur et un annonciateur» (Sourate 7 [al-Araf] – Verset 188).

Ce qui est déplorable, c’est l’utilisation de tous ces versets du Saint Qur’an en occultant le contexte dans lequel ils furent révélés. Par ailleurs, cette thèse ignore complètement d’autres versets très précis du Saint Qur’an qui démontrent la possibilité pour un être humain de connaître l’invisible, mais à certaines conditions. Expliquons tout cela.

3.1. La connaissance absolue et indépendante
Reprenons le premier verset : « Dis : “Nul de ceux qui sont dans les cieux et sur la terre ne connaît l’Inconnaissable, à part Allah.” Et ils ne savent pas quand ils seront ressuscités ! » (Sourate 27 [an-Naml] – Verset 65). Sans aucune contestation, ce verset affirme et confirme que Dieu Seul possède une connaissance absolue et indépendante de l’invisible. Précisons cette notion d’indépendance. Contrairement à Allah (swt), la connaissance de Ses créatures dépend de Sa volonté à la partager ou non, tout ou partie, avec elles. Alors que la connaissance divine trouve son absolue dans son absence d’origine : elle est la cause de toutes les causes. La nature de cette connaissance est l’expression des attributs de Dieu. Est-ce que le chiisme prétend que les Imams possèdent une connaissance comparable à celle de Dieu ? Nullement. Il serait absurde de vouloir mettre la créature au même niveau que le Créateur : les Imams comme les prophètes sont des créatures de Dieu.

Analysons à présent l’autre verset utilisé pour justifier que le Prophète (saww) lui-même ne possédait pas la connaissance de l’invisible et de l’avenir: « si je connaissais l’Inconnaissable, j’aurais eu des biens en abondance et aucun mal ne m’aurait touché. Je ne suis, pour les gens qui croient, qu’un avertisseur et un annonciateur» (Sourate 7 [al-Araf] – Verset 188). Rappelons le contexte de la révélation de ce verset. Des arabes vinrent un jour voir le Saint Prophète (saww) pour lui demander : « Ô Prophète d’Allah! Pouvez-vous nous dire si les prix des tomates et des concombres vont monter ou bien descendre sur le marché ? » Le Saint Prophète (saww) se retourna vers eux et leur dit : « Si je possédais une telle connaissance, je l’aurais utilisé pour mon propre bénéfice. » Nos plus grands exégètes interprètent ce verset et ce contexte de la manière suivante : lorsque Dieu révèle à son Prophète l’invisible, ce n’est pas pour parler de choses futiles mais au contraire pour lui transmettre des savoirs sur la théologie, l’éthique ou encore sur Ses Attributs.

3.2. La connaissance de l’invisible des prophètes de Dieu
Nous venons d’expliquer que la connaissance absolue et indépendante appartient à Dieu seul. Mais il incombe à Dieu de la partager et de l’apprendre à Ses créatures. Expliquons cela avec l’aide du Saint Qur’an :

Le Prophète Issa ibn Maryam (as) : « En vérité, je viens à vous avec un signe de la part de votre Seigneur. Pour vous, je forme de la glaise comme la figure d’un oiseau, puis je souffle dedans: et, par la permission d’Allah, cela devient un oiseau. Et je guéris l’aveugle-né et le lépreux, et je ressuscite les morts, par la permission d’Allah. Et je vous apprends ce que vous mangez et ce que vous amassez dans vos maisons. Voilà bien là un signe, pour vous, si vous êtes croyants! » (Sourate 3 [ale Imran] – Verset 49). Le Prophète Issa (as) avait le pouvoir de dire, rien qu’en passant devant une maison, ce que les personnes qui y vivaient y stockaient et ce qu’ils mangeaient. Au-delà de la seule réalité que nous livre nos yeux (l’aspect extérieure de la maison), Allah lui insuffle la connaissance de ce qui est au delà de l’apparence (ce que l’on trouve dans cette maison, au-delà de ses quatre murs).

Le Prophète Youssouf (as) : emprisonné dans les geôles égyptiennes, deux codétenus demandent au Prophète Youssouf (as) d’interpréter leur rêve. «  »Ô mes deux compagnons de prison! L’un de vous donnera du vin à boire à son maître; quant à l’autre, il sera crucifié, et les oiseaux mangeront de sa tête. L’affaire sur laquelle vous me consultez est déjà décidée. » Et il dit à celui des deux dont il pensait qu’il serait délivré:  »Parle de moi auprès de ton maître » » (Sourate 12 [Youssouf] – Verset 39 à 40). Allah (swt) a également accordé au Prophète Youssouf (as) la connaissance d’un événement avant qu’il ne se produise : « Ô mon père, j’ai vu [en songe], onze étoiles, et aussi le soleil et la lune; je les ai vus prosternés devant moi. » (Sourate 12 [Youssouf] – Verset 3). Cette vision est celle d’un événement qui se produira, celui de ses frères et de ses parents se prosternant devant lui après qu’il soit nommé gardien des territoires par le souverain égyptien. Lorsqu’on demande au Prophète (saww) d’où lui venait cette connaissance de l’invisible (interprétation des rêves), il répondit : « Cela fait partie de ce que mon Seigneur m’a enseigné. » (Sourate 12 [Youssouf – Verset 3).

Le Prophète Ibrahim (as) : il a vu dans ses rêves qu’il devait sacrifier son enfant, cet enfant qu’il avait eu tant de mal à avoir. Il a été informé de ce sacrifice avant même qu’il n’ait lieu. « Puis quand celui-ci fut en âge de l’accompagner, [Abraham] dit:  »Ô mon fils, je me vois en songe en train de t’immoler. Vois donc ce que tu en penses ». (Ismaël) dit:  »Ô mon cher père, fais ce qui t’es commandé: tu me trouveras, s’il plaît à Allah, du nombre des endurants ». Puis quand tous deux se furent soumis (à l’ordre d’Allah) et qu’il l’eut jeté sur le front, voilà que Nous l’appelâmes  »Abraham! Tu as confirmé la vision. C’est ainsi que Nous récompensons les bienfaisants » » (Sourate 37 [as-Saffat] – Verset 102 à 104)

Le Saint Prophète (saww) : le Saint Prophète (saww) fut aussi informé d’un événement avant qu’il ne se produise, exactement neuf ans après que cela lui soit révélé. La Sourate 30, ar-Rûm, annonce la défaite des perses face aux romains : « les Romains ont été vaincus, dans le pays voisin, et après leur défaite ils seront les vainqueurs, dans quelques années (Sourate 30 [ar-Rûm] – Verset 1 à 5). Aucune contestation n’est possible à la lecture de ce verset et au regard de la victoire des romains qui survient neuf années après cette révélation.

3.3. La connaissance de l’invisible des Saint Imams (as)
Au regard de ces arguments, certains pourraient encore rétorqué que seuls les prophètes de Dieu bénéficiaient de ce savoir de la part d’Allah (swt). Pour le justifier, on met en avant le verset suivant pour contester que les Imams (as) possédaient eux aussi ce savoir : « Il ne dévoile Son mystère à personne, sauf à celui qu’Il agrée comme Messager et qu’Il fait précéder et suivre de gardiens vigilants » (Sourate 72 [al-Jinn] – Verset 26).

L’un des meilleurs versets pour prouver que les Imams (as) bénéficiaient eux aussi de l’ilme Ghayb est sans doute l’ayat al Kursi dans lequel Dieu dit : « Et, de Sa science, ils n’embrassent que ce qu’Il veut » (Sourate 2 [al-Baqarah] – Verset 155). Ont accès au savoir divin uniquement ceux qu’Il a choisis. Cela n’est donc pas spécifique aux prophètes de Dieu. L’anecdote suivante montre par exemple qu’Ali ibn Abi Taleeb (as) avait connaissance d’événements futurs. Imam (as) marchait un jour avec Kumayl ibn Zyad, l’un de ses plus proches compagnons (à qui il avait enseigné la supplication qui porte d’ailleurs son nom, le dou’a-e-Kumayl). Ils passèrent près d’une maison où un homme lisait le Saint Qur’an. « Regardez cette personne à quel point elle est pratiquante ! » s’exclama Zyad. « Que veux-tu dire, Zyad ? » demanda Ali (as). Il répondit : « regardez la manière dont il récite le Saint Qur’an. Sa voix est tellement belle ! » Imam lui dit alors : « Kumayl, viendra un jour où je rappellerai à ton bon souvenir cet homme. » Lors de la bataille de Narwan contre les Kharijites, après les affrontements, Imam (as) demanda à Kumayl de l’accompagner près de la dépouille d’un homme de l’armée adverse : « te rappelles-tu cet homme Kumayl ? » Kumayl répondit : « non mon Imam ! » Ali lui expliqua alors : « rappelles toi le jour où nous marchions ensemble. Nous étions passés devant une maison où un homme récitait le Saint Qur’an. Te rappelles-tu m’avoir dit à quel point cet homme était pratiquant et récitait merveilleusement le Saint Qur’an ? Quel intérêt pour lui de connaître le Saint Qur’an s’il ignore quelle y est ma position ! »

3.4. L’invisible partiellement dévoilé aux créatures choisies par Dieu
Les prophètes (as) de Dieu ainsi que les Imams (as) avaient, par décret divin, une connaissance de l’invisible et des événements futurs. En réalité, Dieu enseigne la connaissance de l’invisible à des hommes et des femmes tout à fait normaux mais choisis par Lui. Nous verrons plus tard les qualités à avoir pour qu’Allah (swt) enseigne certains secrets de l’invisible à une personne. Car en vérité, la foi seule ne suffit pas. Prenons les exemples de Meesam-e-Tammar et d’Habib ibn Mazaher, deux des plus proches compagnons d’Imam Ali (as). Allah (swt) leur avait accordé une connaissance de l’avenir, mais un avenir très particulier : l’annonce des conditions de leur mort. Un jour Meesam demanda à Habib : « Habib es-tu prêt à sacrifier un jour ta vie pour le petit-fils du Saint Prophète (saww) ? » Habib répondit : « ce sera un honneur de faire un tel sacrifice ! » Habib poursuivit : « es-tu prêt pour sacrifier un jour ta vie pour Ali Amir al-momineen et mourir en prière pour lui ? » Il répondit : « quel honneur que d’avoir une telle mort ! » Cette anecdote révèle que tous les deux eurent connaissance de la mort de l’autre avant même que ces événements ne se produisent.

La question qui s’impose naturellement est de savoir s’ils ont été informés précisément du lieu et de la date de ces événements et de la main de qui ils allaient périr. Reprenons l’exemple de Meesam. Il y avait à Kufa un groupe d’arbres et chaque jour il allait arroser chacun des arbres. Lorsqu’on demanda à Meesam pourquoi il arrosait ainsi chaque arbre, il répondait qu’il allait mourir sur l’un de ces arbres. Savait-il pour autant les conditions de sa mort ? Non, il ne savait pas de manière précise sur lequel de ces arbres il allait mourir sacrifié. Est-ce que chaque Aymmah savait exactement quand il allait mourir, à quelle heure et de la main de qui ? En vérité non ! Chacun savait qu’il allait mourir et où cela aurait lieu.

En conclusion : Dieu seul possède le savoir absolu et indépendant. Dieu seul choisit Ses créatures à qui Il veut enseigner la connaissance de l’invisible. Parmi ces êtres choisis, il y a les prophètes (as), les Aymmah (as) et des hommes et des femmes d’exception. Si quelqu’un s’interroge pourquoi certaines de Ses créatures bénéficient de ce savoir et pourquoi pas tout le monde ? » La réponse est simple. Avoir la foi n’est pas une condition suffisante. Certains attributs et qualités sont indispensables pour bénéficier d’une connaissance de l’invisible.

4. Attributs et qualités requises pour bénéficier de la connaissance de l’invisible

Personne mieux que le prophète Khizr (as) ne pourrait nous révéler les qualités et les attributs nécessaires pour que Dieu nous accorde la connaissance de l’invisible.

Le prophète Moussa (as) pensait qu’il possédait le plus de savoir que n’importe qui autour de lui. Allah (swt) envoya alors Jibraïl Amine : « Jibraïl, va et dit à Moussa de chercher une personne avec plus de savoir que lui. » Nabi Moussa (as), apprenant cet ordre, demanda : « que veux-tu dire par un homme avec plus de savoir que moi ? Si un tel homme existe alors je vais chercher cette personne et acquérir le savoir (apprendre) auprès de lui ! »

Faisons un aparté pour analyser un peu la réaction de nabi Moussa (as). Même un prophète de Dieu est prêt à apprendre malgré son âge et sa position. Cela nous apprend que l’acquisition du savoir se fait bien avant la naissance et même avant la conception jusqu’à la tombe et non pas jusqu’à dix-huit ans pour certains ou vingt ans ou bien même vingt-cinq ans pour d’autres. Parfois, c’est assez étrange de voir des gens qui vous disent : « je suis tellement occupé en ce moment que je n’ai même pas le temps de lire quoique ce soit. » Mais personne ne peut contester que chacun d’entre nous trouve facilement le temps de regarder la télévision ou même un bon film. Imam Ja’far Sadiq (as) disait : « celui qui m’apprend ne serait-ce qu’une lettre est mon maître. » Notre condition humaine rend illusoire l’atteinte de la connaissance absolue. Par contre ceci n’est en rien contradictoire avec la volonté d’accroître et d’approfondir notre savoir afin de se rapprocher de notre Créateur. Il faut insister sur l’idée d’une meilleure connaissance car le savoir pour le savoir est irrémédiablement stérile. Savoir est une chose, comprendre en est une autre et être convaincu en est une troisième. La religion islamique, elle, exige d’un individu qu’il connaisse, qu’il comprenne correctement ses connaissances et enfin qu’il en soit convaincu. Sans conviction, comment peut-on d’une part mettre en pratique nos connaissances et être ainsi de dignes ambassadeurs de notre religion ? Fermons ici cette digression et revenons à notre rencontre entre Nabi Khizr (as) et Nabi Moussa (as).

La connaissance de la sharia de Nabi Moussa était la plus complète tandis que la connaissance de l’invisible de Nabi Khizr (as) était plus importante que celle de Nabi Moussa (as). Arrivée auprès du prophète Khizr (as), Moussa (as) lui dit : « je suis venu apprendre auprès de toi. » Khizr (as) lui répond : « toi ? Saches donc que tu n’as pas la patience pour endurer la connaissance que je possède. » Devant l’insistance de Moussa (as), Khizr (as) accepta de l’enseigner : « je te prends avec moi mais à condition que tu ne me poses pas de question sur ce que tu verras. » Moussa (as) accepta et ils se mirent en route. En chemin, ils virent un petit bateau dans lequel Khizr (as) fit un trou. Moussa (as), choqué par ce geste lui dit : « mais que fais-tu donc à ce bien d’autrui ? Pourquoi fais-tu cela ? » Khizr (as) lui rétorqua : « ne t’avais-je point dit que tu n’avais pas la patience pour endurer mon savoir ? » Moussa (as) tout confus s’excusa : « je suis désolé. Je ne poserai plus de question. » Et ils poursuivirent leur chemin. Bientôt ils croisèrent le chemin d’un jeune garçon. Khizr (as) s’approcha de lui et le tua. « Qu’as tu donc fait à ce garçon innocent ? » A nouveau Khizr (as) lui dit : « ne t’ai-je pas prévenu que tu n’aurais pas la patience d’endurer mon savoir ? » Moussa (as), perturbé s’excusa à nouveau et promit de rester silencieux. Ils continuèrent leur route. Ils passèrent devant un mur et Khizr (as) décida de le réparer. Cette fois-ci, Moussa (as) resta silencieux.

Au bout d’un moment Khizr (as) se décida à expliquer à Moussa (as) les raisons de ses actes : « je vais à présent te donner le sens de ce savoir. » Moussa (as) lui demanda : « explique moi d’abord pourquoi avoir fait un trou dans le bateau tout à l’heure? » Khizr expliqua : « ce bateau était la propriété d’une modeste famille des environs. J’y ai fait un trou suffisamment petit pour être réparable et suffisamment grand pour qu’il soit visible pour éviter que le roi, qui passera bientôt près de l’embarcation, ne le vole. J’ai donc agi ainsi pour m’assurer que ce bien reste la propriété de cette famille. » Moussa continua : « pourquoi as-tu tué ce jeune garçon innocent ? » Khizr répondit : « bien des fois, lorsque l’on prend la vie d’une personne, sa famille et ses proches accusent et reprochent Dieu. Ce que tu ignores c’est qu’en grandissant, ce jeune garçon deviendra une terrible menace pour sa famille. Saches que lorsque Dieu donne ou reprend, Il le fait toujours avec miséricorde. Allah (swt) remplacera ce jeune garçon en donnant à cette famille une fille de la descendance de laquelle soixante-dix prophètes de Dieu viendront au monde. » Moussa demanda ensuite : « pourquoi as-tu pris la peine de réparer ce mur ? » Khizr (as) répondit : « Derrière ce mur ce trouve un trésor appartenant à deux jeunes orphelins. J’ai réparé ce mur afin que le roi ne puisse le traverser et voler ainsi le bien de ces orphelins. J’ai ainsi préservé leurs biens afin qu’ils puissent en jouir dans leur vie. »

Le prophète Khizr demanda alors à Moussa (as) de le suivre. Ils marchèrent ensemble jusqu’au bord de la mer. Là Khizr (as) expliqua : « Moussa, regarde cette mouette. Regarde comment elle plonge dans la mer. Moussa, regarde bien comment cette mouette ressort de l’eau. Regarde bien cette goutte d’eau qui tombe de son bec.» Moussa (as) répondit : « je le vois. » Khizr poursuivit : « Moussa, sache que notre niveau de savoir par rapport à Allah (swt) est aussi grande que cette goutte d’eau comparé à l’océan. Il y a des choses que tu connais mais que moi j’ignore et inversement. Et le savoir de chacun dépend d’Allah (swt). »

Quels enseignements retenir de cet anecdote : tout d’abord, Dieu accorde la connaissance de l’invisible à ceux qu’Il a choisi. Ce qui caractérise ces élus c’est leur capacité à la préserver et à la protéger grâce à leur patience, leur endurance et leur grande humilité : même si ce savoir les concerne directement, ils ont cette retenue et ce courage pour ne pas en abuser et le détourner à des fins personnels. Soyons clair : sincèrement, si j’avais été à la place d’Ali ibn Abi Taleeb (as), aurais-je demandé à Ibn Muljim de ne pas dormir sur le ventre car cela était mauvais pour son estomac, tout en sachant que quelques minutes après, il m’aurait asséné un coup d’épée mortel sur la tête ? Je ne pense pas. A la place de cela, j’aurai certainement pris son épée pour le mettre hors d’état de nuire avant qu’il n’attente à ma vie. Si j’avais été informé comme Imam Houssayn (as) que je devais mourir à Karbala, il est fort probable que je sois parti à l’autre bout du monde, loin de cet endroit. La vérité c’est que la connaissance de l’invisible ne sera jamais accordée à une personne comme moi.


5. La grandeur d’Imam Houssayn (as) face à son destin tragique

Cela nous amène à considérer la personnalité même d’Imam Houssayn (as) afin de montrer qu’il réunissait toutes les conditions pour bénéficier de la connaissance de l’invisible, et en l’occurrence la connaissance des événements de Karbala. Outre le fait qu’il soit un Imam de droit divin, il faut retenir trois choses :

En premier lieu : il avait l’humilité pour ne pas abuser de ce savoir et pour ne pas l’utiliser à des fins personnels. Tout savoir accordé par Dieu, lorsqu’il est destiné aux Imams (as) ou aux prophètes (as) vise d’abord une utilisation précise : la diffusion du message divin, la réforme des hommes, la préservation de leur foi ou encore leur bien-être.

En second lieu : il avait la patience nécessaire pour protéger ce savoir si lourd. Imaginez juste un instant la patience infinie qu’il lui a fallu pour accepter le fait que non seulement il perdrait la vie dans ce désert, mais deux de ses fils, dont un de six mois, ses frères, cousins, amis et compagnons y seraient tués dans des conditions atroces. Imaginez la patience incommensurable qu’il lui a fallu pour vivre avec la connaissance qu’un jour, sa tendre fille, son illustre sœur, son fils malade et tous les enfants et les femmes de sa caravane auraient à subir le terrible voyage de Karbala à Kufa et puis de Kufa à Sham, avec le voile arraché pour les femmes, les corps des meurtris par les coups des tortionnaires pour les enfants mais aussi avec l’humiliation d’un despote sanguinaire. Que de patience pour porter une telle connaissance !

En troisième et dernier lieu : une chose vitale doit être comprise car c’est un des arguments forts qui prouvent qu’Imam Houssayn (as) ne s’est pas suicidé à Karbala le 10 Muharram de l’an 61 A.H. Si nous reprenons le cours des événements, on se rend compte qu’Imam Houssayn (as) a systématiquement cherché à éviter l’affrontement armé. Lorsqu’il se trouvait à Médine, voulant éviter toute violence, il décide de quitter la ville de son grand-père et d’aller vers la Mecque pour effectuer le pèlerinage. Arrivé dans la ville sainte, Yazid tenta de le faire assassiner. Voulant éviter de souiller ce lieu éminemment saint, il écourte son séjour et n’effectue pas le Hajj pour anticiper son départ. Beaucoup de personnes l’exhortèrent à renoncer au combat et à fuir. Muhammad Hanafiya, son frère lui suggère même de se rendre au Yemen pour échapper à la persécution de Yazid. Mais Imam Houssayn (as) lui rappelle qu’elle était la réalité de la situation : « ô mon frère Muhammad, par Dieu, même si j’étais dans un rocher, il me trouverait et il m’en extirperait pour me tuer. N’as-tu donc pas compris quelle est leur véritable intention ? Où que je sois et où que j’aille, ils chercheront à m’assassiner. Alors n’est-ce pas préférable pour moi de rester ferme face à eux plutôt que de fuir en vain ? Alors je fais le choix de me battre sur le chemin d’Allah (swt). »

Au moment où Imam Houssayn (as) s’apprêtait à quitter Médine, Oume Salma l’implora : « ô Houssayn (as) ! Ne quitte pas Médine. Tu laisseras une grande tristesse dans nos cœurs. » Imam Houssayn (as) répondit : «ô ma grand-mère ! Ils me tueront où que je sois et où que j’aille. Alors n’est-ce pas préférable pour un homme comme moi de faire face à un homme comme lui (Yazid). » Et il ajouta ces mots à jamais célèbres : « un homme comme moi ne prête pas allégeance à un homme comme lui (Yazid). » Imam Houssayn (as) expliqua ensuite sa fermeté : « peu importe ce que les autres feront. Certains seront payés et corrompus et d’autres vont fuir. Si cela signifie que je suis le dernier homme encore debout alors à travers ma mort, les hommes atteindront la liberté car ils verront à quel point il est important de se soulever contre l’injustice. »


6. Le rapport de force à Karbala

L’une des raisons pour laquelle beaucoup de monde a cru que Karbala était un suicide est le rapport des forces en présence à Karbala.

6.1. Le rapport du nombre
A Karbala, près de 30000 soldats ont fait face à 72 partisans d’Imam Houssayn (as). Cela laisse indéniablement penser qu’avec un tel rapport de force, Imam allait délibérément à sa perte. La réalité historique est bien différente et trop souvent laissé de côté. Initialement, l’armée qui devait être aux côtés d’Houssayn (as) devait s’élever à 18000 hommes. Ce qui ramène le rapport de force à 1 contre 2. Des guerriers aussi valeureux que Hazrat Abbas (as), Hazrat Ali Akbar (as), Zoher Ibn al-Qayn ou encore Habib Ibn Mazaher étaient au nombre de ces 18000 hommes. En effet, le jour de Achoura, face à chacun de ces grands guerriers, Omar ibn Sa’ad n’a pas été obligé d’envoyer 2 soldats mais une dizaine voire plus pour parvenir à prendre l’avantage sur eux. Ainsi, ce ratio de 1 contre 2 devient bien insignifiant et plus personne n’aurait dit qu’Imam Houssayn (as) courait à sa perte.

Que s’est-il passé alors et que sont devenus ces 18000 soldats? La majorité d’entre eux étaient des gens originaires de Kufa qui n’ont finalement pas honorés leur engagement de venir rejoindre Imam Houssayn (as). Par cet acte, les hommes de Kufa ont trahi la promesse de soutien qu’ils avaient faite à Imam Houssayn (as). Une autre partie, qui s’était ralliée à sa cause entre la Mecque et Kufa, décida de l’abandonner lorsqu’elle apprit la défection des habitants de Kufa et que l’armée de Yazid tenta d’arrêter une première fois la progression de la caravane d’Imam Houssayn (as) vers Kufa. Voyant tous ces hommes l’abandonner il avait dit: « juste parce qu’ils ont perdu leurs principes ne signifie pas que je dois perdre les miens. Dès le commencement, je me suis soulevé contre l’injustice et afin de préserver la sunna de mon grand-père. Je m’assurerai qu’à travers ma mort, l’Islam demeure vivant. » Imam Houssayn (as) a matérialisé un grand paradoxe: à travers sa mort il lance cet appel à la liberté (celle de l’âme, de la pensée et des actes), permettant à tant d’êtres humains de revivre et aux grands principes islamiques de survivre à l’usure du temps et des hommes.

6.2. Le rapport de charisme
Les yeux d’une personne sont, comme le dicton le dit, le reflet de son âme. Lorsque vous les regardez, vous pouvez deviner quel est l’état d’esprit et les sentiments qui traversent une personne. Dans les combats au corps à corps qui caractérisaient l’époque, les yeux étaient une arme importante et les combattants avaient pour habitude de s’observer les yeux dans les yeux afin de mesurer la force, la volonté et la détermination des adversaires. Ceux qui ont combattu contre ou avec Ali Ibn Abi Taleeb (as) expliquait que lorsqu’il regardait les yeux de ses adversaires, il savait qu’il allait gagner et il savait que son adversaire avait pris conscience de sa défaite et que ce dernier ressentait la pression de cette sensation. C’était une sensation terriblement aliénante. De la même façon, si les yeux d’Imam Houssayn (as) reflétait une envie de mourir ou un désespoir alors jamais Hur Ibn Ryah, ce très grand soldat et commandant, n’aurait décidé de changer de camp le jour de Achoura.

Avez-vous déjà entendu parler d’une bataille où 72 soldats font face à 30000 et où, pas un des 72 ne décide de changer de camp ou d’abandonner et où, au contraire parmi les 30000, certains décident de rejoindre les 72? C’est là l’expression du charisme, de la détermination, du sens aigu de la justice et de la droiture d’Imam Houssayn (as). Ces 30000 soldats faisaient face à un homme tellement confiant dans sa légitimité que beaucoup de soldats n’eurent qu’une envie: mourir aux côtés d’un homme avec un tel rayonnement. Ce qu’ils voyaient et que beaucoup refusaient d’admettre c’est un homme plein d’honneur, pétri d’intégrité et personnifiant les principes maitres de l’Islam et de l’humanisme.

Sayed Shaheed Mutaharri raconte, d’après le récit des historiens, que le jour de Achoura, le corps allongé sur la terre de Karbala d’Imam Houssayn (as) faisait penser à un hérisson, tellement il y avait de flèches dans son corps. De nombreux soldats ont tenté de décapiter la tête d’Imam Houssayn (as) sans y parvenir. Il a surtout fallu le cœur de pierre de Shimr pour y arriver. En effet, Sayed explique: « chaque fois qu’un soldat approchait, il ne voyait pas les flèches dans le corps de Houssayn (as) mais les attributs des grands hommes. Une flèche représentait la tolérance, une autre l’honneur, une autre la patience, une autre l’humilité et encore une autre l’intégrité. Lorsqu’il regardait ces flèches, il voyait un homme incroyablement vivant. » Lorsqu’un soldat approchait du corps de Houssayn (as) pour le décapiter, il pensait qu’il était mort ou tout au moins dans un état de profond désespoir. Et comme il s’approchait de la tête d’Imam Houssayn (as), il l’entendait dire: « O Allah! Qu’ai-je perdu quand je T’ai trouvé? Qu’ai-je trouvé quand je T’ai perdu? S’ils (les soldats de Yazid) découpent en milliers de morceaux ce corps, alors chaque morceau criera son amour pour Toi. »

Ce n’est pas là l’expression d’un désespoir mais celle d’un homme qui sait qu’il est victorieux. C’est ce qui inspirera à Sayed Shaheed Mutaharri ces mots stupéfiants: « ce n’est pas un homme contre 30000 mais c’est 30000 s’opposant à un homme unique. » 30000 contre 1, ce rapport est d’une puissance incroyable sur le plan psychologique: Yazid a été obligé de mobiliser 30000 hommes pour parvenir à tuer un homme, sans parvenir à le faire disparaître au delà de la mort. Des compagnons d’Imam Houssayn (as) ont témoigné de ce charisme, de cette puissance de conviction et de cette détermination, une attitude bien éloignée du désespoir ou d’une volonté de suicide. Un des compagnons d’Imam (as) était connu pour être une personne extrêmement renfrognée. Le 10 Muharram, à Karbala, les autres compagnons le virent le visage radieux et habillé d’un sourire qu’ils n’avaient jamais vu auparavant. Ils lui demandèrent: « toute ta vie tu es resté bougon et grognon avec les gens mais aujourd’hui nous te voyons sourire. Explique-nous pourquoi? » Il expliqua: « ma vie n’a été qu’une lutte incessante mais aujourd’hui elle prend fin avec Aba Abdillah al-Houssayn. Maintenant je sais que ma lutte va s’accomplir et que j’atteindrai la victoire à laquelle j’aspirais. »


7. Conclusion

Dire qu’Imam Houssayn (as) s’est suicidé le 10 Muharram est une erreur considérable et une méconnaissance, non seulement du contexte historique mais aussi par rapport à la personnalité d’Imam Houssayn (as). Le seul ralliement de Hur Ibn Ryah est une preuve ultime de ce qu’était réellement la position et l’état d’esprit d’Imam Houssayn (as) le jour de Achoura. Ce que Hur a vu c’était un homme plein de vie et de combativité, un homme animé par la passion de l’Islam et déterminé à préserver l’intégrité du message et de la sunna de son grand-père, un homme dont la bravoure et la puissance, a obligé Yazid à mobiliser plusieurs dizaines de milliers de soldats, et surtout il a vu un homme avec une délicatesse et une générosité telle qu’il faisait preuve de miséricorde même envers ses ennemis assoiffés, alors qu’eux n’eurent que peu d’égard à son encontre.

Imaginons juste un instant à quel point cela a été dur pour ses proches de perdre un tel homme. Imaginez juste un instant que ce soit notre père. Ne serait-ce pas déchirant que de le voir partir pour ne jamais revenir? Il est alors compréhensible que ceux qui l’aimaient et qui avaient conscience en sa valeur et en sa position dans l’Islam, aient absolument tout sacrifié pour lui.

Imaginons juste ce père qui quitte pour toujours sa petite fille adorée: ce serait juste indécent que de penser que cet homme ait pu consentir tant de sacrifices uniquement pour une lutte de pouvoir ou qu’il ait entrainé dans une soi-disant volonté suicidaire les êtres qui lui étaient les plus chers, en premier lieu sa petite fille Sakina.

Traduit par l’équipe de http://misbah.fr  

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Orateur

Date

30 mai 2020